12 décembre 2016

En moutonnant vers Bethléem


Ces jours-ci, téléguidés par un sympathique compagnon de route (mi- québécois, mi-extraterrestre) échoué à Akatsutsumi, une avalanche de moutons déferle de Tokyo vers Bethléem. Ils sont de tout genre. En carton, en papier de riz, en papier mâché, en plastique, en bois, en métal; certains sont même en laine! Une caravane extrêmement cool. Des gros, des petits, des tendres, des têtus, des grognons, des délicats, des écervelés, des spartiates… Il n’y a pas que des blancs, il y a plein de noirs, plein de bruns, et de toutes les teintes de beige. Plusieurs tirent sur l’ivoire  et ont les yeux bridés. Certains savent où ils vont; d’autres, la tête dans les nuages, regardent à peine où ils mettent les pattes. La plupart ne savent pas pourquoi ils sont en chemin, mais tous cheminent. Et toutes, car il y a autant de moutons au féminin qu’au masculin, des brebis, si l’on veut,  avec des compagnons béliers qui sont gentils aussi. Ce sont les pèlerins du monde. Ils sont nous.

Comme nous : sérieux, fous, rêveurs, méchants et bons. Tortues, lièvres, chauds lapins, amateurs de sport extrême, coriaces… Ils sont de toutes les races, de toutes les couleurs, avec des milliards de mélanges et de nuances. Ils sont de toutes les langues. De toutes les religions aussi. Il y a des moutons bouddhistes, des moutons protestants, orthodoxes, catholiques, des moutons musulmans, bien sûr, des sunnites et des shiites. Il y a des juifs, évidemment. Il y a des hindous et des adeptes des religions cosmiques. Il y a des progressistes et des traditionnalistes, des croyants qui sont vraiment athées, et des mécréants qui sont plus croyants qu’ils ne pensent. Les moutons se connaissent mal, se méfient,  s’attirent, se repoussent, se bousculent, chantent, pleurent, s’amusent, se haïssent et s’aiment. Ils ne savent pas trop où ils vont mais ils vont.   

Les moutons d’Akatsutsumi ont entendu le mot « Bethléem »,  et c’est là qu’ils vont. Pourquoi Bethléem? Ils ne savent pas trop, mais ils sentent qu’il se passe quelque chose là-bas. Quelque chose d’important. Ils ne savent pas que Bethléem veut dire « la Maison du Pain ». Ah ah? Serait-ce pour cela qu’ils s’en vont par là?... « Maison du Pain » est un nom qui sent bon. Un nom qui attire tout le monde, même les moutons qui ne mangent pas de pain… Car ce qui attire, c’est l’odeur, l’odeur du bon pain chaud qui sort tout doré du four… Y a-t-il sur Terre plus douce odeur?

Ces moutons en marche sont  l’humanité en route vers le Pain. Peu importe d’où l’on vienne ou qui l’on soit, tous et toutes nous marchons vers le Pain. N’importe quel pain. Pain fait de farine de blé, et pain fait de maïs, de riz, de millet, de sorgo, pain fait de toutes les céréales, de toutes les plantes, de toutes les essences, de toutes les faims. Faim du ventre, du cœur, de l’esprit, de l’âme. Faim de justice, de vérité et de dignité. Faim d’amour, de consolation et de tendresse. Faim de beauté, d’unité, faim de pardon, faim de paix. Faim de Dieu aussi. Eh oui! 

Sur le chemin on se bouscule, on s’encorne, on se déteste, on se bat, on s’aime bien un petit peu tout de même, on s’entraide parfois. On est une bande disparate, joyeuse et malheureuse, généreuse et méchante, bien portante et souffrante,   mais ce qui nous unit, c’est la faim. C’est la faim qui, au-delà de nos folies, nous rassemble sur le chemin du pain.  

Les fleurs du Coran, les fleurs de la Bible, les fleurs de la grande sagesse des humains ont donné des épis qui ont été broyés. On en a fait du pain, un bon pain pour le cœur et pour la vie de tous.  À Bethléem le pain est vivant. Il est l’un de nous. Il rentre en nous par une crèche, il est broyé  sur la croix, comme le froment. Prenez et mangez. Ma vie est un pain. Un bon pain. Pour la vie du monde.

Toi, Alep très chère, toi, mon amie musulmane,  avec ou sans voile,  toi, l’homme fier, et toi la femme debout de toutes les grandes familles de la Terre, toi, le petit, toi,  la bafouée, toi le malade, toi, le vieillard esseulé, toi, le handicapé, toi, le prisonnier, toi, le pauvre (sacrement d’au moins la moitié de l’humanité),  je ne peux pas te serrer dans mes bras… On se fait mal quand on est trop proche. On ne s’habitue pas rapidement. On est gauche. Il y a des murs entre nous, même entre les personnes les plus chères. On ne peut jamais se rejoindre vraiment. On est loin, même quand on est proche. Je voudrais tout te donner, mais je n’ai rien. Je voudrais tout faire pour toi, mais je ne peux rien. Je suis pauvre.

Nous sommes tous des pauvres. Qu’au moins cette odeur du bon pain qui a doré longuement à la chaleur de mon cœur, que cette douce odeur parvienne jusqu’à ton propre cœur. Je veux que tu sois heureux. Je veux que tu sois heureuse. Même si on ne se voit pas, même si on ne se verra jamais, seul ton bonheur pourra me rendre vraiment heureux.  

Tous les animaux de la Terre, les oiseaux, les poissons et toutes les bestioles, je vous embrasse. Tous les arbres, toutes les plantes, tous les rochers, et tous les astres dans le ciel, je vous aime.  À travers vous et à travers tous les humains je touche l’intouchable, je vois l’invisible. 

Tout commence par le cœur. Je crois que c’est l’unique chemin qui  conduit à la Maison du Pain.

                            BEAU NOËL, BELLES FÊTES!

                                                                              Eloy Roy

7 décembre 2016

Bernie à la poubelle, Trump à la Maison Blanche



Aux États-Unis on a levé le nez sur Bernie Sanders. Il avait le défaut d’être ex-hippy, socialiste, juif et honnête homme.  Il était indépendant des banques, de Wall Street, et de tout establishment. Il était plus libre que Trump,  ce grand blondinet qui sait faire des milliards à la manière des vrais riches.

Bernie était trop vieux? Allez-y voir! Les jeunes l’adoraient. Il a gagné le vote de la jeunesse. Un vrai tour de force!

Ph. Flickr Donkey Hotey

Bernie chantait ses quatre vérités à tout le monde. Il avait la langue bien pendue et beaucoup de souffle. Il était vrai dans ses paroles, vrai dans ses gestes, vrai dans ses analyses. Il était libre. Son arme, c’étaient la liberté et la vérité. La vérité, il la maniait avec clarté sans pour autant  prendre plaisir à rabaisser les adversaires au rang de rats. Il n’offensait personne.  

Bernie Sanders était l’espoir d’un réel changement aux USA. Un changement de culture, un changement de structures. Un changement dans lequel le gouvernement devait prendre le virage d’une  économie verte, au service, non du 1%, mais des 99% laissés de côté par la mondialisation néolibérale. Ce bulldozer inventé par la haute finance internationale pour le profit des grands conglomérats économiques. et non de Monsieur et Madame Tout-le-monde, allait frapper un mur avec Bernie Sanders. Il fallait arrêter ça!

Obama s’était fait élire avec son « Yes we can ». Il a prêché que, oui,  ce système allait changer. On sait ce qui est arrivé. Il avait lui-même les mains et les pieds liés aux grands intérêts de ceux qui lui versaient des millions pour ses campagnes. Hillary, c’était du pareil au même. L’alternative, c’était Bernie.

Mais  on n’a pas voulu de Bernie. Le parti Démocrate lui-même pour lequel il était candidat, l’a rejeté et a mis ses millions et sa grosse machine électorale au service d’Hillary qui avait déjà de l’argent par-dessus la tête et toute une machine à elle. C’est comme ça que Trump a été élu comme candidat républicain à la présidentielle et  qu’il a gagné la Maison Blanche en dépit même des républicains!

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Parmi vous qui me lisez, combien auraient voté pour Bernie? Ici, au Québec, on a peur de Gabriel Nadeau-Dubois. On a peur de Québec Solidaire. Le PQ, qui se croit toujours à l’avant-garde, est de plus en plus  pantouflard et regardé avec méfiance. Il y a la CAQ qui brandit le drapeau du Canada tout en jurant de son entier dévouement aux intérêts du Québec. Les libéraux disent la même chose.

Au Québec, il n’y a pas de Bernie. S’il y en avait un, je suis absolument certain qu’il ne ferait élire aucun candidat de son parti et que le Parti Libéral serait reporté au pouvoir avec la plus grande majorité de son histoire.  Car, au Québec, il y a des gueulards qui ne font rien, et surtout des muets qui ont horreur des changements. Certains, cependant,  se laisseront peut-être tenter par « Rambo »…

C’est à travers les « Rambo » que se faufilent peu à peu les petits ou les gros Trump.

Cette trouille face au changement en profondeur, cette peur de décrasser une politique dans laquelle les riches montent toujours plus haut et les pauvres dégringolent toujours plus bas,  est présente partout. On la retrouve à peu près dans toutes nos institutions.

Sauf peut-être dans l’Église...   
                                                                
                                                                                           Eloy Roy


2 décembre 2016

CASTRO LE MYTHIQUE

         

             
                                                                                                                                       INTERNET

                        Il n’y a pas de bons oppresseurs ni de mauvais opprimés.


Je ne veux pas t’offenser, Fidel, mais je me demande bien comment tu as pu te laisser dépasser par Nelson Mandela.  

Vivre sous l’apartheid en Afrique du Sud n’était pas rose. C’était aussi dur, sinon plus, que de survivre dans un Cuba devenu le grand bordel des États-Unis. Tu t’es rebellé contre cela. Mandela a fait la même chose chez lui. Avec l’aide de la CIA (toujours elle!),  les criminels qui mettaient l’Afrique du Sud à feu et à sang ont fourré Mandela en prison. Il y est resté 27 ans. Mais pendant ces 27 ans,  Mandela ne s’est pas laissé pourrir. Il a beaucoup réfléchi, il a grandi. Si bien que, depuis sa geôle, il est apparu comme un dieu pour son peuple. Un dieu  comme toi à Cuba.

Quand Nelson sortit de l’enfer, il n’avait qu’à lever le petit doigt pour que le peuple s’embrase et fasse une  fricassée des oppresseurs. Mais Nelson ne choisit pas ce chemin. Il choisit une révolution différente. Animé par la force intérieure développée dans les geôles, il refusa carrément de combattre la haine par la haine, le mensonge par le mensonge, l’injustice par l’injustice, la tyrannie par la tyrannie. 

Toi, mon cher Fidel, tu as tenu tête à l’Empire yankee pendant cinquante ans, et tous les opprimés de la planète ont vu en toi un modèle. Par ton courage et ton panache tu as gagné le cœur d’une grande partie de ton peuple. Tu l’as libéré de l’analphabétisme et tu lui as offert la meilleure médecine au monde. Tu as envoyé des légions de médecins et d’enseignants au secours des régions abandonnées de nombreux pays défavorisés. Tu as aussi fait des guerres, certaines très discutables, mais l’une d’elles, semble-t-il, aurait contribué à la libération de l’Afrique du Sud. Mandela a dû t’en remercier. Bravo ! Rien n’empêche que tu as abusé de ton peuple. 

Sous prétexte de le libérer, tu as tenu ton peuple en otage. Tu l’as soumis à un lavage de cerveau et l’as condamné au silence et à la précarité.  Les USA te boycottaient, il est vrai, mais le reste de la planète était avec toi. Tu pouvais faire des affaires avec la majorité des pays du monde.  Malgré cela,  tu as laissé croupir ton île. Pourquoi ?... Tu as envoyé au peloton d’exécution et laissé pourrir dans tes geôles des milliers de Cubains. Tu en as acculé à l’exil des milliers d’autres (ils n’étaient pas tous des fidèles de Batista ni des agents de la CIA, ni des capitalistes irrécupérables). Sur des embarcations de fortune, des gens de ton peuple se sont jetés par milliers à la mer dans l’espoir de gagner la liberté ; des centaines parmi eux ont fini leurs jours entre les dents des requins.  Ces gens-là n’étaient pas tous des traîtres à leur patrie. Ils voulaient vivre, tout simplement.

Considérant les chemins que tu as empruntés, vois-tu, tu n’as pas toujours été un grand homme. Tu as fait de sacrées bonnes choses, il est vrai, mais tu t’es souvent comporté en délinquant. Tu me rappelles un peu Pablo Escobar, grand baron de la drogue des années 80. Pour ses inconditionnels, il était le héros suprême, car il était extrêmement  généreux envers eux.  N’empêche qu’il n’était qu’un sinistre voyou.

Dans ton projet de révolution, on dirait  qu’il n’y avait pas de place pour d’autres que toi. Jamais tu n’as admis une erreur. L’humilité n’a jamais été ton fort (tu n’es pas le seul !); pourtant elle est la force des grands. Mandela a pris 27 ans à conquérir cette force  et il est devenu un grand. Le plus étrange, toutefois, c’est que dans ta révolution qui se voulait libératrice, une chose importante brillait par son absence : la liberté.  Je ne te parle évidemment pas de la liberté de consommer du monde capitaliste, qui est une névrose, mais de la  simple liberté qui distingue l’être humain de la marionnette.  Juste ça.  

Mon cher Fidel, comme symbole de résistance à la goinfrerie de la Grande Pieuvre des États-Unis, je te donne 10 sur 10,  et je te place entre Martí et Bolívar. Mais, en raison de certains rouages dans ta tête qui ont causé beaucoup de douleur et de morts innocentes et inutiles, j’ai le regret de devoir te placer entre Pinochet et nul autre que… Batista. Sorry!

Cela ne me plaît pas, je t’assure, car j’ai du respect pour toi et pour ceux et celles de ton peuple qui t’ont aimé. Du fond du cœur,  je souhaiterais que Mandela se mêle de l'affaire et te trouve une place en dehors du club des Néron de l’Histoire. Et qu’il te tienne aussi loin que possible des canailles qui ont attenté à ta vie 638 fois (probablement pas parce que tu étais méchant garçon mais plutôt parce que tu n’étais pas de leur bande...). Plusieurs sont morts avant toi; ils pourraient bien ne pas te laisser en paix. 

En réfléchissant sur ta vie, permets-moi trois mots à l’intention de ceux et celles qui ont envie de sauver le monde et souhaitent éviter les sottises:

1-   Qu’il soit de gauche ou de droite, aucun oppresseur n’est bon. Et aucun opprimé n’est mauvais. L’oppression est toujours un mal. Même pour la meilleure des causes.

2-   Qu’il soit bon ou mauvais, tout être humain est plus grand que la plus merveilleuse des idéologies ou la plus sainte des religions.

3-   Rattaché à un engagement viscéral pour la justice et la liberté, le pardon est, avec l’humilité, l’autre grande force humaine qui fait les grands. 

                                                   ¡VIVA LA REVOLUCIÓN!

                                                                                          Eloy Roy
  



29 octobre 2016

AUTOPSIE DE MOI-MÊME

                                                                        BORDUAS  Composition 44, 1959

Ici, je tente de dépeindre à grands coups de pinceau mon identité de Québécois. La mienne seulement…


Je suis la dernière vague qui a poussé la caravelle de Jacques Cartier sur les rives de Gaspé. La Croix plantée sur le rocher, c’est moi. Je suis le Golfe, je suis le Fleuve. Je suis l’or, l’orange, l’écarlate et le pourpre de l’automne. Je suis l’hiver. Je suis cinq mois de neige et six mois de froid. Je suis l’iceberg. Je suis un océan sans fin de résineux verts. Je suis l’érable, le chêne, la pruche et le bouleau. Je suis un million de lacs et des centaines de rivières. Je suis les plus vieilles montagnes du monde. Je suis fait de terre et de vent, de lumière et de rires, de larmes et de sang, de tonnerre, de peur et de mort. Je suis le soleil et la lune, et je suis chacune des étoiles qui naviguent dans l’univers. Je suis le caribou, l’orignal, le chevreuil. Je suis le castor, le lièvre et la perdrix. Je suis le hibou et la loutre. Je suis le renard roux et le coyote. Je suis l’ours blanc et l’ours noir. Je suis le phoque, le bœuf musqué, le rorqual bleu, le béluga, le fou de bassan, l’alouette, l’outarde, l’harfang des neiges et l’oie blanche. Et le maringouin aussi… Je suis fait de maïs, de courges, d’orge et d’avoine. Ma chair est pétrie de pain chaud, de blé, d’eau d’érable et d’aurores boréales. J’ai de la bière dans mon gosier et de la vigne plein les yeux. Je suis Champlain, je suis Louis Hébert, Jean Talon et Frontenac, je suis le noble duc de Lévis. Je suis Jogues et Brébeuf. Je suis les récollets, les jésuites et François de Laval. Je suis les vaillantes filles des Mères Guyart, Bourgeoys et D’Youville. Je suis les braves rêveurs qui ont posé les premières pierres de Ville-Marie. Je suis Radisson et Étienne Brûlé, et les mythiques Madeleine de Verchères et Dollard des Ormeaux. Je suis Pierre Boucher et Charles Lemoyne. Je suis la Grande Paix de Montréal. 

Je suis Garagontié, « le Soleil qui marche ». Je suis Donnacona, le roi. Je suis Kondiaronk, le Grand Huron Wendat. Je suis l’Inuit et l’Innu, et le Cri, et l’Attikamek, et l’Algonquin, et le Micmac, et l’Abénaquis, et le Mohawk,  et une nuée d’autres nations… Elles ont été mon canot d’écorce pour sillonner le monde nouveau. Je venais d’un autre continent, d’un pays de rois, de reines, de chevaliers, de troubadours, de guerriers, de paysans, de moines et de saints dont la langue française est le cordon ombilical qui me rattache à l’âme et au génie d’une civilisation ancienne et grandiose. Par elle, je suis frère d’une constellation d’hommes et de femmes de toutes les couleurs et de multiples nations sur toute la Terre. J’ai fait alliance avec les peuples qui étaient ici depuis toujours,  et qui parfois se faisaient la guerre entre eux. Je me suis battu avec eux, j’ai marché avec eux, j’ai appris le pays avec eux, et nos sangs se sont mêlés. Une race nouvelle est née. Je suis de cette race.

Je suis Stadaconé, Tadoussac, Hochelaga, Québec, Canada, Kamouraska, Arthabaska, Temiscouata, Témiscamingue, Abitibi, Chicoutimi Métabetchouan, Yamaska. Je suis le mystérieux monstre du  Pohénégamook. Et je suis Saint-Zénon, Sainte-Sophie, Saint-Apollinaire, tous les saints et saintes du panthéon céleste. Je suis plusieurs cantons d’Irlande et d’ailleurs : je suis Cranbourne, Scott, Brompton, Frampton, Shefford, Hatley, Sutton, Westmount… Je suis la Gaspésie, le Rocher Percé, le Mont Royal, la Beauce, l’Estrie, l’Outaouais, la Montérégie, le Saguenay, la Mauricie, les Bois-Francs, les Appalaches, les Laurentides, les Chic-Chocs, les monts Torngat… Je suis la Baie James, Kuujjuaq et l’Ungava… Je suis les lieux saints de Ste-Anne-de-Beaupré, du Cap-de-la-Madeleine et de l’Oratoire du Mont-Royal. Je suis avant tout Château-Richer et l’Île d’Orléans, berceau d’un pays-continent qui chevauche cinq  fuseaux horaires, et qui s’étend du 49è parallèle jusqu’au-delà du Pôle Nord.

Je suis pêcheur de morue, je suis coureur des bois, je suis découvreur d’un  monde immense. Je suis l’Arctique, l’Atlantique, le Pacifique. Il fut un temps où le Mississipi était à moi, et les Rocheuses et les Prairies et les grands lacs aussi. La Louisiane et l’Acadie étaient mes sœurs de lait.
Je suis Marquette, Joliette et le magnifique Lemoyne d’Iberville, ainsi que La Vérendrye et ses quatre intrépides garçons.  


Québec, ce nid d’aigle perché sur le Cap Diamant, c’était moi…  Les lions anglais l’ont attaqué. Montcalm, mon défenseur, était armé jusqu’aux dents mais il aimait jouer au chat et à la souris. La souris était brave et bien armée aussi : deux cents vaisseaux, plus de vingt mille soldats, et une forêt de canons. Pendant 85 jours la souris a bombardé le puissant nid d’aigle. L’aigle a perdu ses plumes une à une sous le nez de Montcalm qui gardait son calme. Il voulait faire une seule bouchée de la souris, mais à l’heure qu’il choisirait. Ô surprise, la souris n’a pas attendu. Au quatre-vingt-cinquième jour, elle s’est faufilée entre les pattes du calme Montcalm. Après un quart d’heure, tout était fini.

À Paris, la Pompadour a poussé un soupir de soulagement. Son royal concubin venait d’être débarrassé de la Nouvelle-France qui, selon elle,  lui causait des soucis. Au partage des dépouilles, elle a  choisi pour la France de garder la Martinique avec son rhum, et à l’Angleterre elle a  cédé (avec la bénédiction de cette vieille fripouille de Voltaire) notre immense et magnifique Nouvelle-France et ses soi-disant « quarante arpents de neige ». 76 172 colons analphabètes ont ainsi été jetés gaiement comme des castors vivants dans la gueule du lion anglais.  

Jamais la France n’a levé le petit doigt pour tenter de récupérer ce qu’elle avait perdu, sauf le 24 juillet 1967, quand De Gaulle,  200 ans après,  est venu à Montréal faire son petit numéro sur le balcon de l’Hôtel de Ville. Clairement elle nous a rejetés ou oubliés. Eussions-nous été des bâtards ou des bagnards que nous n’aurions pas  été traités plus tristement.

Devenus des étrangers aux yeux des Français, il nous a fallu prendre le taureau par les cornes et trimer dur. Aux côtés des nations originaires de ce continent, - elles qui étaient menacées de toutes parts, et au premier chef par nous-mêmes -,  nous avons partagé à peu près le même sort. Heureusement nous avions déjà enfoncé nos propres racines en ce nouvel univers.  Puisque désormais nous n’étions plus européens, ni français, il ne nous restait plus qu’à être « canadiens ». Mais même ce nom nous a été volé par nos vainqueurs.  

250 ans ont passé depuis la défaite. Nous avons vécu dans le déni et avons fini par oublier. Mais la blessure est là, au fond de nous-mêmes. Le syndrome de Montcalm qui nous porte à dire non quand il faut dire oui et oui quand il faut dire non, trouve encore dans ce trou noir son terreau nourricier.

Le « père » étant donc retourné en France, l’Église prend la relève. Par « devoir » elle se constitue mère des colons abandonnés, les élevant à la dure, comme ça se faisait dans le temps. Son expérience millénaire lui avait appris qu’un peuple orphelin tombé soudain dans les pattes de celui qui a chassé le père de la maison, ne peut pas survivre à moins de se sacrifier jour et nuit, travailler rudement, s’astreindre à une discipline de fer et procréer beaucoup. Mère monoparentale frustrée et coincée, condamnée à jouer le rôle de géniteur malgré elle,  et obstinée à nous sauver malgré nous, l’Église  comprend qu’il ne faut jamais attaquer le nouveau maître de front, ni rien faire pour lui déplaire. Ses  plus hauts dirigeants vont jusqu’à nous ordonner de nous soumettre à l’Anglais en échange de quelques garanties de ne pas nous assimiler complètement…

Ceci étant établi, l’Église, avec moins que rien, fait des miracles pour nous garder en vie et nous apprendre à marcher. Mobilisant des légions de religieuses et de religieux, elle relève à bras-le-corps le gigantesque défi d’apporter éducation et soins de santé à une population en manque de tout.  Abnégation, générosité, héroïsme même, sont la marque que la plupart de ces femmes et hommes de Dieu ont gravée dans le roc de ce pays. En vérité, l’Église nous a sauvés. Sans elle, nous n’existerions plus comme nation. Mais, à ce versant de lumière correspond un côté très sombre. Se croyant investie de l’autorité même de Dieu, l’Église a pénétré profondément l’espace sacré de nos consciences. Pour elle, tout ce qui était « nature » était entaché de péché. Il fallait mater le naturel par un  surnaturel dont elle seule avait le secret. Contre la moindre envie de rouspéter, elle a tenu suspendue au-dessus de nos têtes la menace constante du feu de l’enfer. Elle nous a cassés, elle nous a gardés à vue, gardés à genoux, et traumatisés. Ce traumatisme est incrusté dans notre âme et se transmet comme un virus aux nouvelles générations, même si celles-ci n’ont aucune idée de ce que fut cette folie religieuse.

Or, un bon jour, nous en avons eu assez de la peur. Non seulement nous avons cessé de trembler devant les pirates anglais, mais nous avons jeté par-dessus bord l’Église des interdictions et de l’enfer. Nous avons mordu à belles dents dans le bon fruit défendu de la liberté et avons pris en main les commandes de notre bateau.

En subissant le même sort que la mauvaise mère, la bonne mère entraîna fatalement dans sa chute l’Évangile de la liberté, de la justice et de la paix.

Qui l’eût dit? Dans l’ombre des soutanes noires, des capuches noires, des confessionnaux noirs, des messes en noir, dans l’univers des âmes du purgatoire, des chapelets et des indulgences,  des pompes cléricales et des prétentions d’infaillibilité, se cachait, comme dans l’étable de Bethléem, la douce lumière de l’évangile.  Des âmes simples et bonnes l’ont perçue et l’ont gardée en vie. Mais comment, entre les murs de l’Église-forteresse, allait-on entendre la voix libératrice de Jésus de Nazareth, quand ces mêmes murs construits pour apporter sécurité et bonheur, écrasaient sans merci la femme, le sexe, le corps, la matière, l’évolution,  et réduisaient en poussière la liberté de penser, la liberté de s’exprimer, bref, la liberté tout court, et, bien entendu, toute velléité d’émancipation?

Jésus, son histoire, sa parole, ont été utilisés pour justifier l’oppression alors qu’il a été cloué à la croix précisément  pour s’être insurgé contre toute oppression, en commençant par celle de la religion. Le grand cri de ce Jésus qui a aimé la justice,  la liberté, l’être humain et son Dieu, de tout son cœur, de toute son âme et jusqu’au sang, a été étouffé et entièrement détourné et dénaturalisé, non pas par les « méchants », les mécréants, les athées et les dévoyés, mais par ceux et celles qui prétendaient être ses témoins et ses disciples les plus fervents. C’est pourquoi, quelque part dans mon identité, il y a un sentiment de trahison de la part de l’Église. Ce sentiment amer s’est vu renforcé par les révélations récentes sur les pensionnats autochtones, les orphelins de Duplessis et les abus sexuels perpétrés dans certaines institutions dirigées par des religieux. Ces formateurs religieux, une minorité, - ce qui n’excuse rien -, étaient souvent de véritables inquisiteurs.  Pour eux, le moindre désir sexuel était un signe de déchéance humaine qu’il fallait débusquer et combattre comme le diable en personne. De là leur intrusion dans l’intimité des jeunes et moins jeunes, avec tout ce qui s’en est ensuivi...

Je prends mon mal en patience. Je suis un chien qui ronge l’os… Je suis compagnon des bœufs au pas lent et je suis le guide des percherons qui tirent lourdement la charrue. Des vaches rousses, blanches ou noires,  des troupeaux de moutons et de porcs, un monde ailé de poules, d’oies et de canards servent mon peuple, l’accompagnent, le nourrissent.  Je bâtis des maisons, des hangars, des granges, des phares, des bateaux, des scieries, des écoles, des églises; je suis un bâtisseur de pays.

J’ai connu la faim, j’ai connu la peste, j’ai connu le froid, j’ai connu le pain noir et la détresse; j’ai connu le désespoir, j’ai connu l’exil. Fuyant la famine, la moitié de mon peuple s’est dispersée dans les lointaines régions de l’ouest et en plus grand nombre encore au sud de la frontière. J’ai été bûcheron, trappeur, chasseur, manœuvre, homme et femme à tout faire, forgeron, faiseur de routes et de ponts, ouvrier d’usine, journalier. J’ai eu mes heures de joie. J’ai été violoneux, chansonnette, rigodon,  conteur d’histoires, et j’ai vogué sur les eaux des symphonies,   de la poésie, du théâtre et de tous les arts. J’aime les rythmes fous de la musique jeune. Je suis hockey, je suis le Canadien de Montréal, je suis ski, je suis raquette, je suis baseball et pirouette dans les airs. Je suis hyper techno. Je suis de tous les genres; je suis même de mon genre à moi.

Je suis chorale d’église à la voix grave et douce. Je suis les cloches de Noël, de Pâques, les cloches de fête. Je suis missionnaire aux quatre coins du monde. Dans leur pays lointain, des petits Chinois sont-ils parfois vendus comme esclaves? Je les rachète avec mes sous et mes prières pour en faire de bons chrétiens. J’ai mes heures de mystique et d’extase et je traverse des nuits de grande frayeur. Je suis aussi le glas. La mort vit à mes côtés. Parfois les cimetières poussent plus vite que les villages. Partout je dresse des croix pour me rappeler que, comme braise sous la cendre, la vie peut dormir sous la mort  mais jamais ne s’éteint. Au plus fort des tempêtes je m’accroche à cette lueur comme un bateau à son ancre. Et me voici encore vivant.  

Nous avons fait tout de nos mains. Nous avons été porteurs d’eau et nous avons dit : « Je suis le chien qui ronge l’os… ».  Et puis soudain nous nous sommes cabrés. Nous nous sommes révoltés. Et nous avons été écrasés. Les douze Patriotes pendus Au pied du Courant, c’est moi. Les 58 bannis en Australie, au pays des forçats, c’est moi. Les exilés aux États-Unis naissants, c’est moi. Les fermes incendiées, les villages pillés, les familles terrorisées et affamées, c’est moi. Leur  sang coule dans mes veines et leur humiliation brûle encore mon front. Plus tard je serai Louis Riel, l’autre pendu célèbre, le visionnaire sacrifié pour les droits du peuple métis.

C’est pourquoi, au cœur de mon identité, se trouvent les pauvres de la Terre, créés, non pas par Dieu, mais par l’insatiable cupidité des plus forts conformément à la loi de la jungle. Je suis le pauvre, l’itinérant éternel,  le crucifié de toutes les mondialisations, de toutes les guerres, de toutes les chasses à l’éléphant, au pétrole et à l’or. Comme tous les pauvres et les déshérités de la Terre je suis  impuissant, indigné, désespéré, assoiffé de vérité, de justice et de liberté. Les pauvres sont enfouis au centre de mon cœur avec l’Évangile de Jésus. Car l’Évangile se résume à un seul cri: le CRI de tous les pauvres et tous les malheureux de l’Histoire, ce Cri terrible que le  Crucifié du Calvaire pousse avec la dernière énergie dans l’interminable nuit de la Croix. Dès lors, c’est dans la Résurrection, la réponse de Dieu à ce cri, que ma vie trouve sa raison d’être, son élan vital et son soleil.    

Quand les usines commencèrent à pousser, on a eu  besoin de moi pour les faire tourner. J’ai répondu à l’appel et j’ai ployé l’échine. Pour un pain de misère, moi, ma femme, mes enfants, nous avons été exploités jusqu’à la moelle des os. Avec notre sang nous avons irrigué les grosses fortunes de ceux que nous croyions être nos bienfaiteurs; à la fin, nous avons découvert que nous n’étions que leurs esclaves…

Je suis l’Empress of Ireland…

Je suis Garneau, Crémazie, Félix Leclerc, Marie-Victorin, Nelligan, André Mathieu. Je suis Menaud, maître-draveur. Je suis le Survenant. Je suis le Roi du Nord, je suis Louis Cyr, la Bolduc et le Frère André, et je suis  Maurice Richard. Je suis le Refus Global, Borduas, Riopelle, Pelland, Jean-Paul Lemieux, Madeleine Ferron. Je suis Gabrielle Roy, Anne Hébert, Vadeboncoeur, Aquin, Vallières, Tremblay, Blais, Miron. Je suis aussi Lionel Groulx, ce bon vieux chantre de notre passé. Je suis Camilien Houde, et je suis Jean Lesage. Je suis René Lévesque. Je suis Michel Chartrand et Simonne Monet. Je suis Madeleine Parent et je suis Yvon Deschamps. Je suis Clémence aussi, et Céline, et Dodo et Robert Charlebois. Je suis Dédé. Je suis Johnny Rougeau et Mad Dog.

Montréal est un grand village très cossu à l’ouest; à l’est, il s'étire en une immense bourgade de boîtes carrées de briques et de tôle. Ce gros village, c’est nous qui l’avons bâti. Eux, à l’ouest,  y ont mis le capital, la science et la technologie, et nous, à l’est, la sueur, le muscle, l’épaule, le cœur, et la main d’œuvre de misère. Leur projet  était de nous rendre minoritaires à bon prix et faire de notre pays la succursale de « leur » pays. Ce projet a réussi en très grande partie, même si on aime le nier.

Je suis le Honduras, l’Argentine, la Chine, un amoureux de ces pays où j’ai eu le grand bonheur de vivre. Je suis Tilcara, où a poussé la petite famille qui est devenue la grande joie de mon cœur. Je suis Dragon, mon cher chien prolétaire.  En fait, je suis le monde entier. Je suis d’un peuple qui ouvre ses bras à la grande famille des nations. Mais pendant que nous accueillons le sang, les cerveaux, le cœur, la richesse, les rêves et les drames d’un nombre incroyable de cultures, nous habitons une maison qui n’est pas vraiment notre maison. Elle est si peu à nous que nous n’osons même plus la peupler d’enfants de notre sang.

Par deux fois, à l’intérieur d’un continent qui a déjà été le nôtre, nous avons tenté d’être autre chose que des locataires, mais nous nous sommes cassé les dents. Bêtement. Et par notre faute. Au moment de plonger,  beaucoup d’entre nous, encore prisonniers de la peur, ont fait un pas en arrière. Pourtant nous avons construit un système de puissance énergétique parmi les plus propres et performants du monde,  et nous exportons un peu partout sur la planète non seulement du minerai, du cirque, du showbiz  et du burlesque, mais aussi des avions, des machines, de l’art, de la beauté  et du génie. Nous n’avons besoin d’aucune tutelle.

Nous sommes une nation à l’avenir incertain. Si nous voulons devenir pleinement nous-mêmes et ne pas disparaître, nous devons consolider nos fondations, renforcer nos structures, rebâtir ce qui s’écroule. À cette fin nous devons avoir plein accès à nos ressources et occuper tous les espaces qui nous reviennent. Mais sans l’accord des gouvernements d’Ottawa et d’au moins sept provinces du Canada, ce rêve est en grande partie impossible. Ce sont eux qui décident, et non pas nous.  Le dernier mot leur appartient. Qu’on le veuille ou pas, nous sommes « sous tutelle ». Depuis les Plaines d’Abraham, le projet du conquérant  était de nous mettre en minorité, eh bien, nous y sommes. On rêvait de nous assimiler, et voilà, c’est chose faite. Tout ce dont je puis me vanter, c’est que je suis d’un pays dont je n’ai pas signé la Constitution.

Nous sommes en état comateux. Le chien a vieilli. Il s’est usé les dents à ronger l’os et maintenant il mâchouille sa laisse. Faisant fi d’un héritage de 400 ans,  60% de notre propre peuple qui a survécu aux Plaines d’Abraham est maintenant anesthésié et aux soins palliatifs.

Les Anglais, pensez-vous que je les hais? Même pas! Nous nous ignorons mutuellement, rien de plus. Sont-ils plus méchants que nous? Je ne le crois pas. Je pense plutôt que si j’avais été dans leurs bottes et eux dans les miennes, j’aurais agi envers eux comme ils ont agi envers moi. Et peut-être que j’aurais fait pis. Non, les Anglais n’ont pas le monopole de la malveillance; ils ont une merveilleuse culture avec de nombreux sages et de nombreux saints, et certains sont pour moi d’admirables amis.  En gros, le seul grand défaut  des Anglais, c’est qu’ils ont été nos vainqueurs. Ceci étant dit, nos ancêtres ont jugé que la défaite militaire  de 1759  n’était pas la fin de tout. À mains nues et par mille combats ils ont résisté pour le droit d’être autre chose que des vaincus.  Ils étaient des  résistants, j’en suis un moi aussi.

Je suis Norman Bethune.

Les nouvelles générations ont raison de s’estimer satisfaites de leur vie  au Québec. Elles n’ont qu’à ouvrir le bec pour recueillir le fruit des combats passés.  Mais elles ont tort de penser que la paix, la prospérité, la sécurité sociale et linguistique dont elles jouissent présentement leur viennent du gentil Canada, alors que tout cela a été conquis de haute lutte par nous-mêmes, seulement par nous, et le plus souvent contre le Canada lui-même! Tout cela a été gagné millimètre par millimètre par le Québec. Nous ne devons rien à d’autres qu’à nous-mêmes…  

Nous avons résisté pour nous tenir  debout et pour que,  sans complexe, nous soyons capables d’aller à la rencontre des autres sans cesser d’être nous-mêmes et sans crainte de nous faire avaler.  Il est inimaginable que nous ayons mené ces luttes pour que nos descendants se laissent dissoudre dans l’immense Disneyland d’une Amérique du Nord entièrement dominée par le pouvoir impérial, militaire et mercantile d’une élite de milliardaires cyniques, blancs, anglo-saxons, fondamentalistes, corrompus et tout-puissants.

On l’aura compris, mon identité ne se trouve pas dans la gauche  bourgeoise, ni dans celle qui casse les jambes et les vitres. Elle n’est pas non plus du côté du 1% qui contrôle pour lui-même une richesse qui devrait être partagée entre tous. Elle ne puise surtout pas à un quelconque nationalisme ethnique, étroit, fermé, fanatique et revendicateur, ni à une pensée chrétienne qui, malgré certains efforts,   semble jusqu’à maintenant profondément incapable de se réinventer. Mon identité, je la trouve en moi-même et chez les individus et les groupes qui, tout en étant proches de leurs propres racines, sont entièrement ouverts aux autres.  Là où, sans banques ni armées, on décide de ne plus piller la Terre. Là où on  donne  autant que l’on reçoit. Là où on invente et l’on crée, là où on ne craint pas le nouveau et le différent, là où on embrasse l’autre. Là où on aime le vrai et le beau. Là où on sort des croyances pour s’ouvrir à tous les possibles, y compris le transcendant. C’est dans cette mouvance que je me trouve chez moi, que j’émerge et que j’apprends à ÊTRE…

J’arrête ici cette simple évocation de celui que je pourrais être.  À quoi bon continuer? Car l’identité qui se décrit n’est que passagère et bientôt ne sera que poussière. La véritable identité ne se décrit pas.

Qui suis-je donc finalement?...

Je suis un « élan » qui s’arrache tranquillement à l’ombre pour se glisser doucement dans le Réel. 

Ou quelque chose comme ça.
                                                         

                                                                             Eloy Roy

31 août 2016

DRAGON



Mon cher Dragon, de tous les dragons du monde tu es le plus formidable ! Ta mère était une exquise princesse saucisse qui eut une affaire sulfureuse avec un chien policier… De cette fusion atomique, cher Dragon, tu es né comme synthèse de la thèse et de l'antithèse. Avec toi se termine la lutte des contraires et prend fin l’éternel combat entre l'intelligence et le bâton.

Lorsque tu es entré dans ma vie, à Tilcara,  il y a trente-cinq ans, tu n’étais qu’un chiot dont un tendre gamin du village avait fait cadeau à mon fils Edu. Lui et moi nous t’avons accueilli pleins de joie comme un trésor venu d'une étoile.

Ton enfance a été un feu roulant d’espiègleries et de rires. Avec le temps, tu t’es rassis et tu es devenu mon secrétaire et confident. Le soir, étendu comme un tapis sur le plancher, tu écoutais avec patience les monologues en espagnol et en français de l'incorrigible rêveur que je suis. Tu me regardais parfois d’un œil ennuyé mais ne bougonnais jamais. Et pour m’exprimer ton opinion, tu bougeais la queue.

Tu as fait partie de la famille. Nos joies et nos peines tu les as toutes partagées. Quand Miriam, la mère des petits, était enceinte d’eux, tu ne la laissais pas d’une semelle.  Tu l'accompagnais partout en veillant sur elle comme sur la prunelle de tes yeux. Tu ne laissais approcher que les plus intimes. Pour les autres mieux valait rester à distance, sinon tu te mettais à grogner et à montrer les dents, prêt à défendre jusqu'à la mort la future maman et le trésor qu'elle portait dans son ventre.


Tu allais régulièrement à l’église. En entrant dans le chœur, tu commençais par te secouer les puces et à te gratter là où ça pique ; ensuite tu te couchais entre les deux pattes en bois de cactus de la table de l'autel. Enroulé sur ta carpette rouge, tu écoutais stoïquement mes interminables sermons. Parfois tu applaudissais des oreilles, d’autres fois tu bâillais.


Tu étais sensuel. Par ton ascendance maternelle, tu adorais toutes les douceurs de la vie : les coussins, les sofas, le fauteuil de bois doré et de  velours épiscopal…  Mais par ton ascendance paternelle tu cherchais la bagarre et le grabuge. Tu traînais dans la rue, tu te fourrais partout, tu étais effronté et canaille. Parfois tu avais le port gracieux d’un prince mais souvent tu avais l’air d’un voyou.

Grand séducteur, tu t’es laissé kidnapper pendant des semaines par une dame  docteure qui te baignait, te parfumait, t'habillait de tulle et te faisait dormir dans son lit entre des draps de soie. Tu as également été, pendant deux ou trois mois, le chevalier servant d’une enseignante ; tu l’accompagnais sur un sentier pierreux de la montagne, en faisant chaque jour avec elle l’aller-retour entre Tilcara et la petite école d’Alfarcito. L’institutrice se pliait évidemment  à tous tes caprices; c’est bien pour cela que tu étais si galant avec elle. Quand il m’arrivait de te prendre en flagrant délit de profiter un peu trop de la bonté d’Élisa ou d’autres personnes  généreuses comme elle, tu détournais la tête en faisant semblant de ne pas me connaître…

Dans tout Tilcara il n’y avait pas beaucoup de maisons dans lesquelles  tu ne te sentais pas chez toi, ni beaucoup de solitudes que tu n’aies  partagées. N’eût été le vacarme des tambours, des sikus et de la cloche fêlée de l’église qui étaient une torture pour tes oreilles, tu aurais toujours été le premier à danser au carnaval et à chanter dans les processions. Et jamais dans ta vie de quadrupède tu n’aurais raté une de ces manifestations pacifiquement bruyantes où le peuple indigné et allumé préconise sur tous les tons que le monde doit être refait des pieds à la tête.  

De toute façon, je soupçonne qu’au-delà de ton amour pour la dolce vita, tu avais un faible pour les pauvres et pour la justice, pour la cause des disparus de la dictature, pour les droits de la femme et de la Terre, pour la liberté et la démocratie, pour l’affirmation de la culture indigène,  et pour une Église qui ne se prostituerait pas avec l’oligarchie et les fusils, mais j’arrête ici, sinon on va penser que je fais de la projection... Je crois quand même que tu as réussi à comprendre bien avant moi que les  luttes entre bons et méchants sont à long terme très autodestructrices, et que le chemin vers un avenir décent, c’est d’être tout simplement  gauchos.

Tu passais des nuits entières sur le toit de la maison du maire à t’éclater avec la Première dame canine du village. Mais, au lever du soleil,  tu sautais chez les Sœurs d’à côté et te glissais dans leur minuscule chapelle. Les Sœurs faisaient partie de ton club de fans, et les  accompagner à leur prière du matin était essentiel à ta vie. Luisa, la plus douce et la plus âgée de la communauté, était ta préférée. Tu te collais à ses jupes et, entre deux psaumes, elle te  caressait gentiment. En bonne fille de Saint François, elle fermait les yeux sur ta vie privée et ne te trouvait aucun défaut. L’après-midi, elle sortait travailler au service du prochain, tandis que toi, pour refaire tes forces érodées par tes excès nocturnes, tu faisais la sieste comme un ange sur son lit immaculé.

Tu t'es battu avec les dogues les plus terrifiants, les plus snobs et les plus mal élevés de Tilcara ; ils ont tailladé ta face de leurs immenses crocs et ont laissé sur ton corps les glorieuses coutures d’innombrables  cicatrices. Ces guerres fameuses t’ont quand même mené à la conquête des femelles les plus sophistiquées de la ville. Tu as peuplé la région de nombreux rejetons qui poursuivent jusqu’à nos jours ton œuvre de civilisation.

À la paroisse, lorsque prit fin la guerre des missiles, tu ne t'es pas rallié au vieux prêtre teuton qui était parvenu à faire main basse sur l’église et déjà fourbissait ses armes pour passer les cerveaux du village au fil de sa théologie talibane. Pas un seul instant tu ne t'es laissé intimider par cet ancien caporal de la Wehrmacht. Lors de sa première messe à la paroisse, comme d’habitude tu te trouvais à l’église, enroulé sous la table de l’autel.  Dès que grincèrent dans tes oreilles les premiers mots acides du triste curé,  tu bondis sur ton séant, tu levas la patte et arrosas  lentement et copieusement un des deux pieds en bois de cactus de la table de l’autel. Puis, avec calme, tu relâchas les oreilles en signe de suprême indifférence,  tu déployas ta queue comme une antenne, tu dressas la tête et tu descendis l’allée centrale de l’église avec la hauteur d'un Viltipoco récupérant sa gloire perdue.  Jamais tu ne remis les pieds dans cette église qui t’était pourtant très chère et dont tu étais un des fidèles  les plus assidus. Jamais plus.  

Depuis une fenêtre du ciel, Dieu avait tout vu. Aujourd’hui encore Il se remémore la scène avec délices en s’émerveillant de ton culot de Dragon et de la remarquable justesse de ton discernement.

Des années passèrent. Je me trouvais dans la lointaine Chine lorsque me parvint une lettre de Tilcara. Cette lettre me racontait dans les détails tes derniers moments sur cette Terre. Un jour, en traînant sur le dos tes seize années de vie de chien, tu  grimpas une à une la moitié des étroites marches de l’Escalinata (haut escalier du village qui relie deux quartiers séparés par un escarpement élevé). Tu es arrivé presque moribond chez Norma Maine. C’est de là que tu avais choisi de faire tes adieux au monde.

Norma et ses enfants t'accueillirent avec émotion. Jusqu'à ton dernier souffle ils t’enveloppèrent de leur tendresse. Mais tes jours étaient comptés. Lorsque le moment arriva de partir, un froid mystérieux tomba sur toi et t’envahit jusqu’aux os. Tu te mis à grelotter et à claquer des dents.  Rien ne pouvait te réchauffer. - La Bible rapporte que, au moment de mourir, le vieux roi David (un autre coquin aimé de Dieu) fut  frappé lui aussi d’une terrible attaque de froid. Mais, dès qu'il sentit dans le lit royal le corps de la belle Abishag se blottir contre le sien, le vieillard se ragaillardit comme par enchantement et partit rasséréné vers l’au-delà. -  Cette histoire hautement instructive n’était pas connue de Norma et ses enfants ; ils la reproduisirent néanmoins à la perfection. En te voyant trembler si fort, les enfants coururent chez le voisin emprunter une petite chienne toute mignonne, et s’empressèrent de la déposer contre tes os frileux. Peu à peu, un brin de chaleur se diffusa dans ton être et le calme vint. Tu allais donc quitter ce monde avec les mêmes consolations que le roi David, vieux coureur de jupons et brave vainqueur du géant Goliath.

Lorsque, enfin, ton heure sonna, Norma et les enfants pleurèrent à chaudes larmes. Norma se jeta à genoux priant Dieu de lui inspirer une action-miracle  qui pût t’aider à partir sans trop souffrir. À l’instant même elle prit conscience qu'elle tenait déjà en main un pichet rempli d’eau ; sans faire ni une ni deux, elle te baptisa !

Tu es donc mort catholique, mon cher Dragon… Pour sûr, non pas catholique de l’Église impériale des bonnets pointus ou des vétérans de la Wehrmacht, mais catholique d’une grande Église anonyme et sans murailles, tendre et courageuse, qui est  formée par le monde ordinaire. Cette Église non officielle fait souvent des choses non autorisées par les livres; c’est  avec son cœur qu'elle se guide. Et jamais elle ne se trouve très loin des crèches et des calvaires de ce monde.

Tes trois anges de l’Escalinata ont porté ton corps de Dragon au-dessus de Tilcara, sur les flancs de la Montagne Noire. Ils t'ont enterré en secret, à quelque 300 mètres plus haut que la croix, en ligne avec le point où le Soleil se lève le matin.  C’est de là que ta petite âme de Dragon a continué son  voyage de vie sur le vieux sentier en zigzag - et pas encore complètement  effacé -  « qui relie la vallée aux étoiles »… Tu es retourné tranquillement au pays d’où tu étais venu.
                                                
                         
                                                                  
                                                                                          Eloy



8 juin 2016

JULIEN, AUTEUR DE LA BIBLE

              



Pour notre sensibilité moderne, Julien Vézina* n’est pas tout à fait le genre de missionnaire à imiter. De toute façon, il est inimitable.

Dans les montagnes du sud du Honduras où le climat est très chaud et la vie très rude, Julien est un homme libre. Il oublie de manger, il dort à peine, il n’arrête pas. Sa passion est d’être avec les petites gens, leur faire plaisir, les servir.  Il joue au chat et à la souris avec des gamins, il arrache les dents avariées qui font souffrir tant de bouches ; et si la sage-femme fait défaut à un accouchement, c’est lui qui prend la relève comme « sage-homme ».

Julien inscrit à la Croisade Eucharistique les bébés encore à la mamelle et leur donne le Bon Dieu comme aux adultes ; ils sont même dispensés de la confession… Il dirige aussi les fanfares des grandes fêtes patriotiques et il joue de n’importe quel instrument. Il écrit à la dactylo à la vitesse de l’éclair, et il crée des documents d’identité. Aux milliers de personnes sans papiers qui ont besoin au moins d’un certificat de baptême pour avoir le droit d’exister et qui n’en ont pas parce que les archives ont été volées ou brûlées, Julien leur fabrique sans chichi le document tant convoité, le « légalise » en le tamponnant du sceau de la paroisse et le remet au nouveau citoyen ou à la nouvelle citoyenne en disant : « Suivant ! » C’est toujours gratis. À sa porte,  les queues s’allongent de jour en jour...

La catéchèse de Julien est à la fine pointe de la technologie.  Sous les étoiles, les murs extérieurs des chapelles, blanchis à la chaux, servent d’écrans à la projection de ses films qui n’ont rien de pareil au monde. Le matériel est transporté à travers les montagnes par une caravane de sept ou huit mules, dont Anselma, sa mule préférée. Julien fait lui-même le montage de ses films avec des séquences « empruntées » (pour employer un euphémisme)  à d’autres films de sa collection privée. Les unes sont collées aux autres suivant une trame surréaliste dont il a seul le secret. Des  scénettes sur Jésus et Marie apparaissent ici et là entre les aventures de Mickey Mouse, suivies d’autres sujets aussi essentiels au salut que les plus beaux buts du CH de Montréal dans les séries de la Coupe Stanley, ou le chapelet en famille avec le Cardinal Léger, sans oublier les frères Max et les apparitions de Fatima...  Succès monstre à tout coup!

Julien est doté d’une force herculéenne. Un jour, à Cuba (car il a été missionnaire  aux Philippines et à Cuba avant d’aboutir au Honduras), il va son chemin en soutane blanche lorsque deux fier-à-bras lui demandent quelle sorte de femme il est pour sortir ainsi accoutré d’une robe. Sans mot dire Julien les agrippe tous les deux par le chignon du cou, les soulève au bout de ses bras et  leur cogne la figure l’un contre l’autre comme dans les plus beaux succès des susdits frères Max.

Sa force impose donc le respect. Les militaires les plus pitbulls et les prisonniers les moins approchables le saluent avec prudence. Quand il parle, on n’entend pas voler une mouche,  et même si ses histoires sont invraisemblables, on les croit.  Par exemple, pour exhorter les parents à bien élever leurs enfants, il raconte, sérieux comme un Pape,  que, lorsqu’il était missionnaire à Cuba, il avait très bien connu Fidel Castro. Castro était un enfant à l’époque. Il était son servant de messe ! En poussant un profond soupir Julien confie à ses paroissiens la plus grande frustration de sa vie : « Combien de fois j’ai averti la mère du petit Fidel d’envoyer son garçon au catéchisme, mais elle ne m’a jamais écouté. Eh bien, aujourd’hui, le petit Fidel est devenu ce tyran barbu qui fait peur à bien du monde! »

Julien en impose aussi par sa candeur et sa tendresse. Sous sa carapace de boxeur bat un cœur d’enfant. Son arme préférée : les bonbons. Il en a toujours un sac à  portée de main. Il les distribue sur son chemin, non seulement à la gamine qui s’accroche à ses basques ou à la grand-mère qui le regarde comme le Bon Dieu, mais aussi au policier armé jusqu’aux dents et qui fait le frais, et au dernier des durs qui en veut à mort au monde entier. Avec les bonbons il se fait de nombreux amis. Jésus a dit : « Heureux les doux, ils posséderont la terre » ; cette béatitude, Julien la vit en ensemençant la terre de bonbons. Il en donne même à son chien, avec lequel  il partage également de généreuses bouchées de sa propre assiette.

Il y a 60 ans, il est encore strictement interdit aux prêtres de célébrer plus d’une messe par jour. Celle-ci se fait en latin, à voix basse,  et à jeun. Comme la population est dispersée dans une foule de petits villages éloignés de l’église, il se dit que si les gens ne peuvent pas aller à la messe, c’est la messe qui doit aller vers eux. Pour lui, l’important, ce n’est pas la loi mais les gens. C’est ainsi que, malgré l’interdiction,   Julien célèbre parfois jusqu’à cinq messes dans une même journée. À  sa première messe du matin, il consacre d’avance les hosties et le vin qu’il utilisera dans les quatre « messes non permises » qu’il va célébrer par la suite dans différents bleds.  Dieu seul est au courant... Le déroulement est toujours impeccable et l’atmosphère, d’une piété irréprochable. Depuis le signe de la croix du début de la célébration jusqu’ à la bénédiction finale, la messe dure à peine dix minutes, chants et homélie compris. Personne ne se plaint.

Si tu es confrère de Julien et que tu vis sous le même toit, tu t’habitues à ce que parmi tes draps, tes serviettes, tes caleçons, tes chemises, tes pantalons, tes linges d’autel, tes soutanes ou tes surplis, des choses disparaissent peu à peu sans laisser de traces. C’est que la « main invisible »  de Julien a passé chez toi. Elle a commencé à te déshabiller tout doucement pour habiller ceux qui sont nus.


Le prophète le dit : « Il faut préparer les voies du Seigneur ». Julien, avec l'Évangile dans une main et des bâtons de dynamite dans l'autre, fait sauter en l’air tout ce qui dans la géographie tourmentée de son coin de pays fait obstacle au passage de la sainte jeep du missionnaire. Grâce à lui, des voies nouvelles s’ouvrent à travers les rochers pour que la Bonne Nouvelle de Jésus parvienne aussi aux oubliés qui vivent loin des chemins connus.

Justement, en ce qui concerne la Parole de Dieu, j’avoue avoir pris quelque retard. Puisque, selon Jésus,  Dieu parle par la bouche des petits, eh bien, j’apprends de la bouche d’une bonne grand-mère et de sa petite-fille,  que ce n’est pas le Pape qui a écrit la Bible - comme le pensent les ignorants – mais nul autre que le  Padre Julián… Avis donc aux théologiens qui croient tout savoir !

Le Padre Julián est aumônier à la prison de Choluteca. Il est la joie et la consolation des prisonniers. Or, ces jours-ci, la prison attend la visite officielle de la Première Dame du pays. Espérant qu’elle se montre généreuse envers ce trou de misère, Julien prend en main l’organisation de la réception. Entre mille choses, il enseigne soigneusement à ses amis – dont des assassins notoires - comment acclamer l’auguste visiteuse. Lorsque le grand jour arrive enfin  et que tout est prêt,  Doña Alejandrina Bermúdez de Villeda Morales fait son entrée solennelle au centre de détention. Pendant qu’une fanfare ébréchée garroche un air de fête, la Première Dame apparaît au bras… du Padre Julián. A l’instant même, une clameur monte au ciel. Les ovations fusent comme des coups de tonnerre, mais le cri de joie que l’on entend, ce n’est pas “Vive la Première Dame!”, mais “Vive le Padre Julián!”… La bouille du bon Julián tourne au rouge betterave. Doña Alejandrina, qui,  en plus d’être une bonne catholique est une femme de cœur, s’amuse gentiment de l’incident. Padre Julián a la vie sauve.  Ce jour-là, la bonne dame fait un don important à la prison, qu’elle remet, hélas, à l’administration de l’institution… On n’en verra pas la couleur.  Si cette manne était tombée plutôt dans les  mains de notre Robin Hood d’aumônier, les prisonniers auraient bientôt eu plus de cigarettes à fumer et de tortillas à se mettre sous la dent. Et aussi un tableau noir pour des classes et quelques visites du docteur de temps en temps.

Enfin, après des années de labeur, vieilli et malade, Padre Julián revient au Québec. Il se réfugie à St-Cuthbert. Chaque semaine, accompagné de sa vieille sœur, il remplit sa bagnole de vivres et de linge usagé et part en faire la distribution à des familles appauvries. Il vit ainsi jusqu’à la fin celui qui ne fut ni un curé d’Ars, ni un nouveau Moïse, ni un Che Guevara, ni une Mère Teresa, ni un missionnaire au goût du 21e siècle, mais simplement le « Padre Julián ».

Je ressemblais très peu à ce vieux frère, mais j’avais de l’affection pour lui.  Quand il est parti, j’avais le sentiment qu’une véritable merveille de Dieu venait de nous quitter.

Son corps fut confié à la Mère Terre dans le petit cimetière des Missions-Étrangères, sur l’île Jésus,  près le Sault-au-Récollet, à la frontière de la Vallée du St-Laurent et de ce territoire inconnu que les anciens appelaient « Indes Occidentales ». C’est là que se trouve la tombe de Julien, celui que des pauvres de ce monde estimaient être « l’auteur de la Bible ».
                                                                              
                                                                                      Eloy Roy



JULIEN VÉZINA, p.m.é.
1913-1983
Missionnaire
aux Philippines : 1941-1945   
à Cuba : 1945-1956.         
au Honduras : 1956-1965
Décédé à LavaL, Québec, Canada, le 14 février 1983