13 février 2018

SOURICIÈRE


De toutes les violences des millénaires passés,  la plus cruelle est celle des frontières fermées, des barrières en travers,  des murs de fer laissant des masses entières prises en souricière.

LA SOURICIÈRE


                                                               Boing!
quatre murs de béton
m'enserrent de tous côtés
des barreaux de fer me  traversent le cœur
le toit trop bas
m'empêche de me dresser
nulle place  
 pour ma carcasse
sur le sol puant
de la souricière

                                    Chinadailay 

je suis seul-e
ma tête fait mal
je suis mille
cent mille
des millions
dans la souricière

nous fuyons
vers un même canot de sauvetage
le seul
conçu pour cinquante personnes
bien comptées
bien pesées
bien rangées

en réalité
nous sommes des centaines
à nous jeter dedans

      Europe West Edu

à nous entasser
à nous serrer
à nous empiler
à nous engouffrer comme dans un goulot
à nous écraser comme des sardines
prêtes à être servies
avalées, digérées
par des requins humains
au ventre affamé
et aux dents acérées

pour un seul canot
nous sommes des milliards
les visages pâles
les visages émaciés
ravagés
 les teints foncés
les réfugiés
les crève-faim
les exclus toutes catégories
les sans travail
les femmes, les enfants
les pauvres, les déguenillés
les fainéants, les drogués
les itinérants, les vieux
les ratés, les paumés
les "pokés", les éclopés
les écorchés
les "étrangers"
de la Terre

pas de place
pour nous
nulle part

comme si
nous n’étions pas d’ici

comme si nous étions
du continent de ces déchets de plastique
qui flottent à la dérive
sur les eaux vinaigrées
du cimetière
de nos océans

comme si nous étions
d’une autre galaxie
nous
les moins-que-rien

clairement
nous sommes de trop
sur la Terre-de-tout-le-monde
devenue "country club" privé
d’une petite poignée
de méga multimilliardaires
hyper géants
plus grands que les dieux
majestueux comme des condors
et charognards
comme eux

qui n'en ont jamais assez

bientôt
sur la Lune, sur Mars, sur Vénus
pousseront leurs châteaux
avec barbelés
et tout

ils s'empareront du soleil


Dieu
il y a longtemps qu'ils nous l'ont volé
lui qui était l'un de nous

certains disent
qu'il n'existe pas
le contraire serait  surprenant
puisqu'il est demeuré l’un de nous
les moins que rien
qui jamais
n'avons existé

en nous
Dieu s'est éteint


chut!
ne pas dire
ces choses-là

au fond
des abysses
dort toujours
quelque chose
comme un rebond

ici
d'une radicelle
encore en vie
pousse plus haut
pousse plus beau
un arbre nouveau

sur le roc puissant
qu'elle découvre
sous ses décombres
la maison écroulée
se remet sur ses pieds
pour des milliers d'années

le monde meurt
et naît
 tous les jours

La Souricière
va bientôt faire "boum"




 Eloy Roy

7 février 2018

ENTRE LE SERPENT ET LA COLOMBE





                             MARCEL GÉRIN, évêque

Par Eloy Roy


Entre 1936 et 1942, Marcel Gérin fait d’une pierre deux coups. Avec une  seule thèse, il décroche un doctorat en Missiologie à Rome,  et un doctorat en Droit Canonique à Québec.  Au golf, cela équivaudrait à faire en même temps d’une seule balle deux trous. Ce tour de passe-passe n’est que le premier d’une longue série de hauts faits qui seront conçus et mis au monde par cet homme à l’esprit pétillant, coquin et roublard, toujours controversé mais jamais ennuyant.

De cette thèse demeurée célèbre, M. Gérin  affirme qu’elle est le plus puissant somnifère que la terre ait connu. Il raconte que sa vieille mère,  tourmentée par d’incurables insomnies, n’avait qu’à en lire un ou deux paragraphes pour tomber comme par magie dans les bras de Morphée.

Par son intelligence, Marcel Gérin se gagne l’admiration de beaucoup de monde; par son humour, pas toujours méchant, il amuse même ses ennemis; par sa ruse et sa manie de la contradiction, il a l’art de s’assurer la grogne sournoise de la moitié de l’humanité. Il a donc son côté malin. Mais par sa timidité, son innocence, sa vulnérabilité et son humilité, il a aussi son côté candide. En lui se réalise bellement la parole de Jésus : « Montrez-vous malins comme les serpents et candides comme les colombes » (Mt 10, 16).

Ses deux doctorats le servent bien. Lorsqu’il s’agit de passer à travers les mailles de la Loi, il invoque les appels pressants de la Mission, et lorsque parfois ses élans missionnaires lui créent trop d’embarras, il déterre toujours quelque part un canon  poussiéreux qui le sauve du bûcher.

Mais ces deux doctorats reflètent aussi l’ambivalence d’une époque. Dans l’Église d’avant le Concile Vatican II, le Droit canonique est le rempart de ce qui est sûr, solide, définitif, immuable et éternel. La place qu’y occupe la Mission se borne tout au plus à un devoir d’exporter partout dans le monde la copie conforme d’un modèle d’Église faite de paroisses et de diocèses que la tradition avait coulé dans le béton et entouré d’une aura équivalente à celle du Décalogue. Mais la Missiologie vient de naître. Avec elle pointe à l’horizon une vision de la Mission un peu moins étriquée. Tenter d’être fidèle à la fois aux exigences de l’Institution traditionnelle et à certains questionnements venant de la Mission, ne va pas de soi. Marcel Gérin, qui incarnera jusqu’au bout ces deux fidélités, sera constamment tiraillé entre l’une et l’autre et, parfois même, crucifié. La grande miséricorde de Dieu, dont par ailleurs il s’estime « l’objet le plus indigne » (comme il le répète a profusion), et sa roublardise légendaire peuvent seules expliquer le mystère de sa longévité.


En 1964, je suis la seule personne dédiée à plein temps à accompagner un nouvel évêque qui doit créer de toutes pièces un diocèse naissant. Marcel Gérin est cet évêque.

Pendant qu'il fait ses premiers pas comme évêque, moi je fais les miens comme prêtre.  Il a déjà derrière lui une longue expérience missionnaire, moi je n’en ai aucune. À Cuba, il a fait des choses pour lesquelles il est porté aux nues par les uns, et fortement critiqué par les autres.

Arrivé depuis un an au Honduras, il est engagé dans un secteur huppé de la capitale, Tegucigalpa, tout à fait aux antipodes du diocèse qu’on vient de lui confier à  Choluteca, dans le sud du pays. Cette région, qui ne manque pas de charme, est surtout une marmite tropicale dans laquelle bouillent à peu près toutes les plaies du Tiers-monde.

Marcel Gérin entre donc à Choluteca comme « Prélat NULLIUS », c'est-à-dire « de nulle part ». Il doit gagner chaque millimètre carré de son territoire et se faire pardonner d’être là. Car sa nomination déplaît sérieusement à quelques-uns de ses confrères missionnaires qui occupent déjà la place depuis un bon bout de temps. Ils se sont charitablement empressés de mettre la bergerie en garde contre ce nouvel élu du Pape qu'ils avaient connu dans une autre mission et qu'ils jugeaient difficile à "gérer". "Gérin" , le pas facile à "gérer",  entre donc  dans ses nouvelles terres sur la pointe des pieds.

Dès le départ, il se promet de ne déranger personne. Ses premiers échanges avec ses confrères missionnaires sont marqués par la prudence, la sagesse et la bonne volonté: « Chacune de vos paroisses, leur dit-il, est déjà un diocèse. Je ne viens pas ici pour en ajouter. Je me propose, au contraire, de chercher avec vous les moyens  d' alléger votre fardeau».

Le diocèse, selon sa conception, serait un ensemble dans lequel la structure diocésaine se situerait « à côté » des paroisses et à leur service. Dans cette conception, les paroisses garderaient leur autonomie de toujours, et le diocèse deviendrait une  sorte de station-service à leur disposition. On ne se le fait pas dire deux fois. Les curés habitués à faire la pluie et le beau temps dans leur paroisse, continuent de tout "gérer" à leur façon, tout en prenant soin de garder le prélat à l'écart.  Marcel Gérin ose-t-il prendre la moindre initiative sans parvenir à toujours consulter tout ce bon monde, on crie à l’abus de pouvoir. Si, par mégarde, il ne consulte pas de façon particulière ses plus fervents détracteurs, le groupe entier, pour se protéger des retombées radioactives de ces derniers, lui en fait de vifs reproches. Si bien que, pour l’amour de la paix, et surtout pour ménager les confrères de bonne volonté qui souffrent de cette situation, le prélat doit se contenter de faire les confirmations et de  bénir les cloches.

Jugeant inacceptable cette mise en cage, Marcel Gérin choisit de déjouer l’adversaire en misant candidement sur son fameux don de ruser. Pour lui, il ne s’agit que d’un jeu, mais pour d’autres, cela équivaut à une déclaration de guerre. Guerre qui ne prendra fin que 20 ans plus tard lorsque l’homme aura remis sa démission, laquelle sera devancée par  deux ou trois solides infarctus qui, tout doucement, l'emporteront vers la tombe avec une jambe en moins.

Les tribulations n’empêcheront pas Marcel Gérin de jeter les bases d’un diocèse tout à fait dans l'esprit du Concile Vatican II. Malgré la méfiance qu’il s’attire et les coups qui pleuvent (et qu'il ne mérite pas toujours), il  appuie sans réserve, renforce même, les plus grands acquis de ses prêtres missionnaires. Il complète l’œuvre remarquable de ces derniers ( qu’au fond il  aime et admire). Il met sur pied d’importants services qui donnent le branle à un mouvement de grande ampleur dont la ferveur pour l’évangélisation, pour la formation, pour la communication, pour le changement social et pour le développement se transmet comme une traînée de poudre à tout le pays,  et bien au-delà.. 

Il se fait constamment du souci pour la grande Église latino-américaine à la fois si catholique et souvent si peu évangélisée. Il ne se lasse pas de chercher volontaires et fonds pour former des équipes qui iraient  ici et là prêter main-forte aux Églises moins favorisées. C’est le rêve de sa vie. À la fin, après divers essais demeurés sans lendemain, il se consacre à la fondation de Marilam, une petite communauté de religieuses missionnaires,   qui devient le bébé de son cœur et la grande consolation de ses vieux jours. Elle est aujourd’hui un motif de fierté et de grand espoir pour l’humble et sympathique Église du Honduras. C’est d’ailleurs dans la genèse de ce projet, lui-même surgi d’ORBIS - un mouvement missionnaire pour la  jeunesse également créé par l’ancien évêque de Choluteca -, que prennent racine le groupe Ad Gentes, et peut-être le CEFAM, deux instruments de promotion de laïques missionnaires qui feront des petits en terre hondurienne.

On dira de Marcel Gérin tout ce que l’on veut, mais jamais personne ne pourra lui reprocher de bloquer la vie, l’initiative, la créativité, l’imagination et les risques courageux. Il n’est jaloux d’absolument rien, même pas de ses œuvres les plus chères, qu’il abandonne volontiers au premier venu, pour mieux se dédier à en accoucher d’autres… Il est une machine à projets. Avec raison certains confrères, qui ont aussi de l’humour, disent de lui : « Notre évêque va en jet, nous, en jeep, et les gens du pays, en "kaites*" ».

À la fois homme rivé à l’Institution mais aussi homme du large, Marcel Gérin est un amoureux de la Vierge et un fervent néo-converti au Ressuscité. Il est profondément attaché à son sacerdoce, mais la promotion des laïques mobilise le meilleur de ses énergies.  Il aime la Tradition, mais en même temps il est entièrement tourné vers le Développement dans une acception humaniste qui se veut libératrice. Bref, même s’il se montre rigoureusement fidèle aux valeurs reconnues « immuables », il ne cesse pas de chercher.

De par sa culture on pourrait détecter chez lui un certain  penchant pour les vertus bourgeoises, mais, en réalité,  sa conscience missionnaire l'emporte toujours. Elle le force à se remettre en question et à se laisser bouleverser par le drame des pauvres. À certaines heures, il répond avec audace et ferveur à l'appel des opprimés. Ces moments très forts d’intervention évangélique et d’authentique prophétisme lui valent un amour et une reconnaissance sans limite de la part de toute la masse de « petites gens » dont il est le pasteur. Enfin, bréviaire d’une main et machine à écrire de l’autre, il devient contre toute attente l’homme qui donne des ailes au magnifique projet des Prêtres des Missions-Étrangères du Québec au Honduras. Sans lui, ce projet serait peut-être demeuré enfoui comme un talent précieux entre les quatre murs d’une petite Église plus ou moins anonyme. L’inverse est aussi vrai : sans ces prêtres, sans le travail de base qu’ils  assurent, sans les fleuves de sueur qu'ils versent pour défricher le terrain et le faire produire, la plupart des projets de l’évêque n'auraient  peut-être été que du vent. 

Malheureusement trop absorbé par son agenda,  le bon évêque finit par donner l’impression de confisquer le diocèse à des fins missionnaires, très louables il va sans dire, mais qui s'éloignent de plus en plus des préoccupations quotidiennes des hommes et des femmes qui suent à grosses gouttes sur le terrain.  De là, de fortes tensions dans la demeure. Ce n'est pas la bombe H, mais à certains moments les couteaux volent bas. À un jeune prêtre qu'il a ordonné et auquel on met volontiers les bois dans les roues, il a ce mot amer qui en dit long: « Ils te pardonneront tout, sauf le succès »...

Jamais, en effet, Marcel Gérin n’a le loisir de savourer ses succès. Son clergé se fait généralement un devoir de le priver de ce plaisir. Lui-même, cependant, n'en fait pas de dépression. Il semble que les crises cardiaques qui lui sont venues s'expliquent plus par sa génétique que par la guérilla cléricale. De toute façon, son humour ne tarit jamais, même pas dans les  situations les plus douloureuses.

Son souffre-douleur préféré est le bon Père Wil,  dont il est l’aîné de quelques années.  Bien que plus jeune que Gérin, le bon Wil a le malheur d’avoir le crâne dégarni,  et de ne pas trop aimer qu’on en rie. Si bien que  l’impitoyable Gérin répète à qui veut l'entendre que lorsqu’il est entré aux Missions-Étrangères, le Père Wil était déjà un « vieux missionnaire de Chine » dont il avait lui-même souvent servi la messe… Ce harcèlement se poursuivra jusqu’aux portes de la mort. Gérin vient tout juste de faire un double arrêt cardiaque; il est sur un lit d’hôpital en train de rendre l’âme. Au premier confrère qui s’amène à son chevet et tout doucement lui demande à l’oreille comment il se sent, il ouvre un œil malicieux et lui répond de sa voix agonisante: « Je me sens comme le Père Wil quand il était dans son meilleur...». 

Lorsque Rome lui donne un évêque coadjuteur avec droit de lui succéder, Gérin peut enfin se reposer. Mais voilà que le coadjuteur se met à avoir des problèmes de santé. Le vieil évêque s’en afflige, et bien qu’il n’en mène pas très large lui-même, il ne peut s’empêcher de manifester devant un large public que le piètre état de santé de son coadjuteur l'oblige à s'offrir au Saint-Père comme coadjuteur de son coadjuteur avec droit de lui succéder à son tour...

Rien de plus sérieux que des funérailles. Dans notre chapelle de Pont-Viau, Marcel Gérin préside celles de son confrère, le bon Père Lomme. Comme il convient, l’assemblée a une mine d’enterrement. Mitre en tête et sérieux comme un pape, Marcel Gérin signale de la main le cercueil du Père "Lomme", puis, jouant avec "Lomme" et "L'homme" en allusion à un livre célèbre d'Alexis Carrel dont le titre est « L’homme cet inconnu! », il présente le défunt en laissant tomber solennellement ces trois mots: "LOMME, CET INCONNU".


Un jour, à Ségovie, en Espagne, devant un auditoire de trois cents séminaristes, petits et grands, tous en soutanes noires boutonnées jusqu’au cou, Marcel Gérin, évêque missionnaire venu du lointain Honduras, s’exclame : « J’ai un problème épouvantable! » Long silence. Les séminaristes retiennent leur souffle. Dieu va certainement leur parler par la bouche de cet évêque, et peut-être en appeler quelques-uns à donner leur vie en mission lointaine. L’évêque reprend la parole : «Dans mon diocèse de l'autre bout du monde, je fais face à un problème terrible. Le problème, c'est que  j’ai TROP de prêtres! » 

Jamais sous le ciel de la très catholique Espagne on avait entendu chose aussi stupéfiante. Alors qu'il n'a que vingt prêtres pour un demi-million de personnes aux prises avec toutes les calamités du tiers-monde, cet évêque se plaint d’avoir trop de prêtres. A-t-il perdu la tête?

« Non, je n’ai pas perdu la tête. Si j’avais plus de prêtres, les laïques ne seraient que des corps morts dans l’Église de Choluteca, mais comme les prêtres ne suffisent pas à la tâche, nous devons nous rendre à l'évidence: l'Église n’est pas et ne doit pas être une affaire de prêtres, mais de laïques. Ce sont les laïques qui forment l’Église et ce sont eux qui doivent la prendre en main. Les prêtres sont là pour les animer et les accompagner sur ce chemin. Bien sûr que je veux des prêtres, mais seulement pour cela. » Et de raconter à ses auditeurs interloqués que des petites communautés entièrement assumées et animées par les laïques poussent comme des champignons à Choluteca; elles sont en train de s’étendre par tout le Honduras et jusque dans les pays voisins. Elles croissent par la puissance de la Parole de Dieu confiée aux laïques, qui souvent n’ont pas plus qu’une année ou deux d’études primaires, mais dont le cœur est plus proche du Royaume que la tête de la plupart des diplômés en sciences ecclésiastiques. 

Depuis ce discours, trente-cinq années se sont écoulées. Les braves séminaristes de Ségovie ont eu amplement le temps de se remettre de leur choc. Ils ne savent peut-être pas encore qu’ils ne sont pas les seuls dans l’Église à ne pas avoir pigé…

Le vénérable évêque Gérin se vante de parler l’allemand. Un jour justement, un Allemand se pointe à l’évêché. Un confrère, poussé par le diable, prie le visiteur de bien vouloir s’adresser à l’évêque dans sa langue, en l’assurant qu’il en serait ravi. L’homme s’exécute, mais l’évêque n’y comprend goutte. Dès que le visiteur quitte les lieux, la piètre performance du prélat ne manque pas de faire des gorges chaudes. Cependant, avec une moue pleine de pitié pour les barbares qui l’assaillent, celui-ci déclare: « On voit bien que vous n’y connaissez rien. Ce bon monsieur ne parle qu’un vulgaire allemand avec un accent du nord. Moi, c’est l’allemand classique que je parle, avec un accent du sud »… 

Il se débrouille certainement mieux en latin qu’en allemand. Il lui arrive même de faire des jeux de mots en cette langue qu’on dit morte. Au moment de choisir sa devise épiscopale, il tient mordicus à afficher son amour inconditionnel envers la Vierge. Plein d'enthousiasme, il expose son projet tout marial à celui qui en ce moment écrit ces lignes. Ce dernier, iconoclaste invétéré,   profite de l'occasion pour porter un dur coup à ce culte sentimental qui privilégie la Mère au détriment du Fils, et coupe à l’évêque toute envie de poursuivre dans cette ligne. Le pauvre homme baisse la tête et bat en retraite. Il rapplique une heure plus tard avec une autre devise tirée d’un écrit de saint Augustin (qui aurait été merveilleuse si elle avait toujours été mise en pratique) : « Dilatentur spatia Caritatis » (Il faut élargir les espaces de la Charité). Le jeune inquisiteur approuve la nouvelle devise sur-le-champ et s’empresse de la faire imprimer avant que son patron ne change d’idée. Mais l’évêque n’est pas heureux.

Les mois passent. Un jour qu’un peintre est en train de reproduire ses armes épiscopales en grand format, l’évêque  a un éclair de génie. L’heure est venue de se venger de l’antimarianisme de son méchant compagnon. À l'insu de ce dernier, il demande à l’homme au pinceau de peindre un autre petit ruban sous le chapeau des armoiries et d’y ajouter une seconde devise : « Servus Matris Ecclesiae », qui se traduit : « Serviteur de la Mère Église ». Or, par un caprice de la langue latine, cette phrase peut aussi bien se traduire: « Serviteur de la Mère de l’Église », (c'est-à-dire "Serviteur de la Vierge Marie"), titre récemment conféré à la Vierge par le Concile Vatican II et le pape Paul VI. La victoire de l'évêque Gérin est totale. L'hérétique secrétaire-chancelier est cloué au tapis. Une fois de plus,  le serpent est mis K.O. sous le pied de Marie.



Que Marcel Gérin ait survécu à trois affreuses crises cardiaques, dont une seule aurait pu normalement le mener tout droit à la tombe, tient du miracle. Mais que, très peu de temps après, il subisse l’amputation d’une jambe sans y laisser sa peau, tient du plus grand prodige. Pour lui, cependant, il n’y a rien d’étonnant à cela. Il s'amuse à répéter à tout vent: « J’avais un pied dans la tombe et maintenant, on me l'a coupé!... » Sur une seule jambe, il retourne au Honduras, où il se rassasie encore de nombreux jours, entouré de l’affection de tous, même de cette « moitié de l’humanité » qui s’était donné la sainte mission de lui faire gagner son ciel malgré lui. 

Le 1 juin 1997,  un éblouissant Père Wil portant une longue chevelure aux boucles d’or ouvre la porte du paradis à ce vieil évêque émérite de Choluteca qui s'était si souvent moqué de son crâne dégarni.

Marcel Gérin est maintenant là-haut, défiant tous les anges et les saints au bridge, au yum et au domino. Bien entendu, il n’a rien perdu de sa capacité de tricher et de s’amuser; au contraire, il en use maintenant d'une façon infinie, sous le regard habitué de Marie, Mère de l’Église.

                                          
                                                            ELOY ROY
                                                            29 juillet 2004


*Kaites : sandales artisanales taillées dans de vieux pneus portées par les paysans.



14 décembre 2017

DE LA VISITE RARE À JÉRUSALEM

Photo Tracy Johnson


J’ai fait un rêve.

Le Grand Rabbin, le Grand Mufti, Benjamin et Mahmoud ont pris place autour de la table de négociations. Ils attendent Trump. Mais, au lieu de Trump, c’est Dieu en personne qui se présente (il  ne s’était pas montré dans le coin depuis une éternité…).

Les négociations ne sont pas encore commencées que déjà les couteaux volent :

-  Jérusalem est la capitale des Juifs!
-   Non, c’est celle des Palestiniens!
-   Nous sommes arrivés ici il y a 3000 ans!
-   Vous êtes partis pendant 2000 ans et nous sommes venus. 
    C’est d’ici que Mahomet est monté au ciel…

Dieu soupire, le Mont du Temple tremble. Tous se taisent.  Dieu parle :

Je serai bref. Selon vous, chers Juifs, Jérusalem est votre capitale éternelle. Mais il y a ce petit problème : votre temple que les Romains ont détruit il y a 20 siècles, vous rêvez de le reconstruire à l’endroit même où il se trouvait, c’est-à-dire là où s’élèvent aujourd’hui deux des mosquées les plus sacrées du monde musulman.

Pour vous, chers Palestiniens, ces deux mosquées construites sur l’emplacement de l’ancien temple des Juifs sont intouchables. Elles sont la preuve éternelle que Dieu a préféré l’Islam pour faire rayonner sa gloire à travers le monde. Jérusalem, dès lors, ne peut être que la capitale des Palestiniens. 

Dieu se gratte la gorge.

Bon, avant d’aller plus loin, il serait bon que vous sachiez qui   je suis vraiment. Je vais vous surprendre, mais je suis Yahvé et je suis Allah aussi. En réalité, je suis le Dieu unique, le même Dieu pour vos deux peuples et pour le monde entier.

Je dois d’abord vous remercier pour la foi qui pousse la communauté juive à vouloir m’édifier un magnifique temple, et pour la même foi qui pousse la communauté musulmane à tout sacrifier pour  protéger ses saintes mosquées. Mais puisque l’impasse dure depuis bientôt 70 ans  et que vous ne cessez de vous autodétruire à ce sujet, je vous prie de prendre note de ce qui suit : Sans vouloir vous blesser, JE NE VEUX PLUS, MAIS JAMAIS PLUS,  DE TEMPLES NI DE MOSQUÉES!

Dans la Bible, les prophètes ont répété sur tous les tons que j’en avais marre des sacrifices et de tout ce que les humains inventent pour m’honorer. Ce même enseignement se retrouve  aussi dans le Coran; sinon,  il faudra l’inscrire en ces termes : LE SEUL TEMPLE ET LA SEULE RELIGION QUE JE DÉSIRE, C’EST UN CŒUR PROPRE.

Par « cœur propre » je veux dire un cœur qui ne ment pas, qui ne triche pas, ne se venge pas, n’ambitionne pas de s’emparer de la planète et d’écraser tout ce qu’il ne réussit pas à dominer. Je veux un cœur qui ne soit pas un cœur de bête sauvage devenue folle. Je veux un cœur tout simplement HUMAIN. Un cœur assez FORT pour s’attendrir et pardonner. Je ne veux rien d’autre.

Oui, je suis Allah et je suis Yahvé. On me donne une multitude d’autres noms; mais en fait, je n’ai pas de nom. Je suis simplement « CELUI-QUI-EST » pour les Juifs, pour les Musulmans et pour tous les humains. Vous haïr les uns les autres pour des questions de capitale, de race ou de religion, c’est haïr le meilleur de vous-mêmes. Vous maudire les uns les autres, c’est vous maudire vous-mêmes;  c’est me maudire et c’est maudire l’univers. Je comprends les athées; moi-même, lorsque je regarde certains de vos agissements, j’ai presque envie de ne plus croire en moi…

Faites donc mentir cette prophétie de malheur qui dit que de  Jérusalem « il ne restera pas pierre sur pierre ». Faites fleurir votre ville trois fois sainte en inventant entre vous un être nouveau où Juifs et Arabes, n’eût été un  triste accident de l’histoire,  se retrouveront comme les frères qu’ils étaient à l’origine.  

N’allez pas hâter la fin du monde comme le souhaitent si ardemment les fondamentalistes, les illuminés, les cyniques et les inconditionnels de l’actuel « homme plus puissant de la planète »…  Ne jouez pas ce jeu-là.
 
Voilà. Vous ne me verrez plus, mais je serai avec vous jusqu’au bout de votre avenir.

À ces mots, Dieu disparait.

Au même instant apparait un oiseau magnifique qui  chante un air d’un autre monde puis prend son envol en direction des quatre vents.

Là-dessus,  je me réveille.   

(Note : Si vous désirez connaître les sentiments qui ont pu traverser le cœur de Dieu pendant qu’il parlait, veuillez lire : Luc 19, 41-44).



                                                Eloy Roy

15 octobre 2017

NOTRE PASSÉ JUDÉO-CHRÉTIEN



Les nouveaux curés et les nouvelles prêtresses de la pensée correcte de notre Québec n’en finissent pas de blâmer l’abominable Église catholique pour tout ce qui est croche dans notre petit monde québécois.

Notre côté bougon, quétaine, « grand parleux-p’tit faiseux » ; notre méfiance maladive à l’égard des riches et notre rapport trouble au sexe et au progrès, tout cela nous viendrait de ce passé judéo-chrétien que l’Église, la mère de tous les maux,  nous aurait vissé dans les os et planté entre les deux oreilles pour les siècles des siècles.

C’est en mettre gros sur le dos de l’Église. Il me semble que le défrichage d’un pays extrêmement rude et notre soumission forcée à un conquérant riche et méprisant (pourtant aussi judéo-chrétien que nous), nous ont cassé les reins autrement plus sûrement que les commandements de Dieu et de l’Église.

Quand du haut de la chaire l’Église martelait que l’argent était la source de tous les maux et ne devait pas être traité comme un dieu, elle n’abusait pas; elle ne faisait que dénoncer ce qui crevait les yeux. Hier comme aujourd’hui. 

L’Église, en effet, en raison de son grand âge, a été pendant des siècles le témoin de beaucoup d’horreurs causées par la puissance de l’argent. Partout à travers le monde, ses yeux ont vu les riches s’entretuer pour s’arracher les biens des plus faibles. Elle a vu d’innombrables peuples se faire écraser, exploiter, sacrifier par la rapacité des maîtres de l’argent. Cette horreur, elle l’a vécue à chaque instant de son histoire ;   parfois elle en a été la complice, mais plus souvent, la première victime.  

Malgré tout, alors que les gratte-ciel en or des ultra-riches poussaient allègrement au milieu des ruines, l’Église a probablement été la seule institution au monde à prendre à cœur le sort des pauvres. Aux quatre coins de la Terre, elle  s’est engagée dans les sentiers boueux de la misère humaine, elle a pansé les plaies des plus malheureux et fait naître des légions de gens à leur humanité. Sa vie a été un accouchement perpétuel dans les larmes et le sang, le plus souvent dans l’héroïsme et l’obscurité, et malgré tout, dans la joie. Et aussi dans la contradiction, bien sûr.

Car les choses étant comme elles sont,  alors qu’elle prenait la défense des pauvres, l’Église a souvent protégé les riches. Elle a fait cela d’abord et avant tout pour avoir le simple droit d’exister, et, par la suite, pour pouvoir bâtir églises, écoles, hôpitaux, - palais même ! -, et missionner dans le monde entier.  Tout récemment, dans certaines instances  de haut niveau, il lui est encore arrivé, sous le couvert de la piété, de se prêter à des manœuvres qui sont un affront à l’Évangile… Et malgré cela (ou peut-être justement à cause de cela), l’Église a toujours cru bon de ne pas bénir l’Argent.

De quel argent s’agit-il? Sûrement, pas de l’argent propre. La Bible des Juifs, que les chrétiens appellent Ancien Testament, fait  sans réserve l’éloge de la richesse qui n’est pas le fruit de la ruse, de la force et du  mensonge. Si quelqu’un devient riche par des moyens honnêtes, s’il s’enrichit sans tromper, sans humilier, sans soudoyer, sans exploiter, sans écraser et sans tuer, sa richesse est une bénédiction de Dieu. Cette richesse, toutefois, est plutôt rare…


Par contre, il existe, comme on sait, un argent sale. Un argent répugnant qui règne bel et bien sur le monde en dieu tout-puissant. Cet argent vient de l’évasion fiscale, de la drogue, de la contrebande, de la vente des humains, du très juteux commerce des armes, du crime érigé en business, ainsi que de la politique qui fait bon ménage avec les grands lobbies. Cette richesse sale naît de la corruption, de l’extorsion et de la fraude ; elle vient des prêts usuraires  à haute échelle ; elle vient de l’exploitation systématique de multitudes sans défense ;  elle vient de la terreur et des guerres ;  bref, elle vient de toutes les injustices, petites et grandes, qui se commettent sous le soleil. Pour les plus riches elle signifie « progrès », pour l’humanité et pour notre planète elle est la plus puissante machine de destruction massive qui ait jamais été inventée. Elle dégouline de sang. Elle est la grande malédiction du monde.

Par le passé, des pays sont devenus des puissances géantes en  s’emparant des terres, de la force de travail et de l’âme de nombreuses contrées, en échange de fusils, d’alcool et de verroteries de couleurs. Aujourd’hui encore, une belle racaille aux dents blanches et à la perruque blonde ne cesse de sillonner le monde dans des flottes de supersoniques pour nous offrir de la pacotille, de l’opium et des bombes en échange de notre liberté, de notre humanité et de la santé de notre petite planète bleue.  Ne pas livrer son âme à ces « bons investisseurs », est-ce que ce n’est pas un signe d’intelligence ? Est-ce être « épais », petit et colonisé, et avoir le cerveau déformé par des racines judéo-chrétiennes que de croire que tout ce qui brille n’est pas or?


Par ailleurs, l’argent propre - il doit bien y en avoir quelque part -,  l’argent du génie, du travail créateur et de l’honnêteté, cet argent qui sert à faire grandir les humains et à étendre la justice dans le monde, celui-là est béni de Dieu. Il est estimé non seulement par les femmes et les hommes éclairés par la tradition judéo-chrétienne, mais par tous les humains, croyants ou pas, qui ont des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, un brin de sagesse,  et un peu de cœur au ventre.
                                                                        

                                                                                 Eloy Roy

26 septembre 2017

Saint Hérode




Ces temps-ci, c'est le bordel sur la planète. Se pourrait-il qu’un jour quelque chose de bon sorte de là? Difficile à dire. En attendant d'y voir clair, je vous partage un petit conte politico-religieux dont les personnages-clés sont notamment SAINT HÉRODE (un saint peu connu)son ami Caïphe, et un certain Jésus...

CONTE

Fatigué  de passer pour un mangeur de bébés, le  roi Hérode se convertit à la religion. Juché sur un palanquin d’or soutenu par douze esclaves, il se transporte à la Crèche de Bethléem pour y adorer l'Enfant Dieu. La puanteur du lieu le saisit au nez et quasi le suffoque. Il déchire sa chemise en signe d’horreur et s’exclame en toussotant : «Par la barbe d’Abraham, quelle honte! On accueille Dieu sur Terre comme de vrais sauvages ! »  À grands coups de pieds il jette dehors bergers, moutons et autres bestioles, prend la sainte famille sous son aile, met le feu à l’étable et retourne à Jérusalem.

Il porte lui-même l'enfant Jésus dans ses bras, lui fait des chatouilles, le berce, se prend d’une telle affection pour le marmot qu’il ne tarde pas à l’adopter comme un fils et en faire l’héritier de son trône.  Joseph, à l’instar de son célèbre  ancêtre de même nom, est nommé premier ministre du royaume, et Marie, en tant que Première Dame, se voit confier la douce tâche de distribuer honneurs, bénéfices, petits cadeaux et autres largesses aux plus fidèles amis de la Couronne. La conscience nationale, diligemment orientée par les antennes du tout-puissant ministère de l'Intérieur, chante jour et nuit les louanges de son roi.

Ainsi s’écoulent des années heureuses au royaume d’Hérode. Le ciel, cependant, commence à s’ennuager le jour où, devenu homme, Jésus entreprend de faire la tournée  du pays. Tandis qu’au palais royal la crème de la société se la coule douce, Jésus découvre dans les régions de l’intérieur un peuple  écrasé par des impôts exorbitants et qui subit au quotidien la terreur des polices du Temple, des Romains et d’Hérode. Il en est bouleversé, choqué, scandalisé. En retournant à la maison en catastrophe, il  se précipite chez Hérode et se vide le cœur. 
-  J'ai toujours cru que tu étais bon, mais tu es un monstre ! Un homme fourbe, menteur, hypocrite, injuste, cruel et méchant !
-  Méchant, moi ? lui répond le roi avec une larme à l’œil. Tu oublies que ce méchant homme t’a sorti d’un tas de fumier. L’injuste ici, c’est toi. Écoute-moi bien. Dans mon royaume, on respecte la volonté de Dieu.  C’est Dieu qui a créé les différences.  Aux uns il a donné du talent, aux autres, non ; c’est pour cela qu’on se retrouve avec des riches et des pauvres, avec des gens instruits et des ignorants. Il revient donc aux premiers de penser et de commander, et aux autres, d’obéir et travailler. Voi l'ordre que Dieu, dans sa sagesse insondable, a établi pour tous les hommes sur terre. Les délinquants et les rebelles, nous les punissons comme il se doit, de façon exemplaire.

- Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !, proteste Jésus explosant d’indignation… Écoute Jean le Baptiste, lis Moïse et les Prophètes ! La volonté de Dieu, c’est tout le contraire de ce que tu dis. Dès les premières lignes de la Bible on ne voit pas  Dieu  donner la terre à certains individus plutôt qu’à d’autres. Il la donne à tous les humains pour que chaque homme et chaque femme puisse vivre décemment. Plus tu reçois, plus tu dois donner ; plus tu es grand, plus tu dois prendre soin des petits. Dieu nous a faits FRÈRES et SŒURS et ÉGAUX. La Loi, les Prophètes, toute la Bible se résume à cela ! Ne cherche pas la  volonté de Dieu ailleurs. Ni toi ni personne n’a le droit d’y changer un iota!

Même le Très Excellent Caïphe, pourtant à la langue bien pendue, est incapable de calmer Jésus. Il va ouvrir la bouche quand Jésus se met les doigts dans les oreilles pour ne pas l’entendre. Car il connaît par cœur le sermon qui l’attend. N’empêche que Son Excellence va s’y essayer encore une fois… La millionième, peut-être…

Ah, mon enfant ! Méfie-toi des idées perverses qui flottent dans les airs par ces temps de malheur. Le Baptiste n’est pas une mauvaise personne, mais c’est un alarmiste et un populiste. Il devrait se taire. Les choses qu’il prêche, en abusant de notre patience,  prends-les avec des pincettesLe temps des prophètes  est révolu, vois-tu. Le monde a évolué, Aujourd'hui nous avons l’Empire romain sur le dos ; une puissance terrifiante ! Une seule étincelle et c’est l’incendie. Jamais dans notre histoire nous avons eu autant besoin de rester tranquilles. Ce n’est  pas en critiquant le roi, la propriété privée, les différences sociales et les Forces armées que l’on va améliorer les choses.  Réfléchis un peu. Qui crée la richesse et assure la sécurité dans ce pays : les pauvres ou les riches ? Penses-tu que c’est en coupant les vivres aux  riches que nous allons nourrir les pauvres et renforcer nos frontières ? Les pauvres ne connaissent rien aux affaires.  Nous n’allons quand même pas mettre en leurs mains notre richesse nationale, notre sécurité et notre avenir. D’ailleurs, quoi qu’on fasse pour eux, c’est peine perdue ; l’Écriture le dit bien: « Des pauvres il y en aura toujours ».

Jésus n’interrompt pas le Grand-Prêtre. Il semble voir dans l'ombre Dieu qui lui fait signe de ne pas trop s’en faire, parce qu’un jour, comme tous les dinosaures, Caïphe disparaîtra. Donc Jésus se mord la langue et laisse au pontife le loisir de poursuivre son discours sur ses thèmes de prédilection :

- L’esprit de rébellion est l’œuvre du Diable.
-La violence  ne sert qu’à augmenter la violence,
-Les pauvres ont faim, il est vrai ; cependant, ce n’est pas de pain, mais surtout de paroles de paix, d’amour et de consolation dont ils ont  besoin. Et qu’ils travaillent, grand Dieu ! Le travail est l’antidote naturel aux vices et aux idées bizarres. Justement, en ce moment il y a un manque criant de main-d’œuvre dans les fermes,  mais les pauvres lèvent le nez là-dessus. Ce sont des paresseux !
-Ne pas se laisser ébranler par les lamentations des pauvres qui, de toute façon, ne sont jamais contents. Ils sont pourtant plus riches qu’ils ne pensent, et plus heureux aussi. Parfois, le Grand-Prêtre lui-même les envie.
-Quant à la Bible et aux prophètes, là aussi, prudence ! La Bible est remplie d’utopies de doux rêveurs et d’apocalypses créées par des extrémistes. Opium pernicieux s’il en est ! Le critère pour ne pas se perdre avec la Bible, ce n'est pas tellement la vérité comme telle, car souvent la vérité tue ; c’est plutôt l'ordre et la paix dans la communauté. « Unité ! », voilà le fin mot de la Bible. Or seule une autorité forte est capable de faire l’unité avec un peuple turbulent porté à se disperser et à s’égarer. Donc pour bien comprendre la Bible et se situer dans la volonté de Dieu, la clé est l’obéissance à l’autorité. Obéir à l’autorité, c’est obéir à  Dieu.
-Et puis, ce qui importe finalement, ce n’est pas le changement de structures, mais la conversion des cœurs. Voilà !
- Et bla bla bla…

Jésus reste coi. Il aurait envie de dire à Caïphe que ses conseils sont ceux d’un cœur égoïste et lâche qui place ses intérêts et ceux de son royal comparse à des années-lumière au-dessus des  intérêts du peuple… Mais à quoi bon? Caïphe et Hérode ont la conviction solidement vissée dans le crâne que leur façon de penser leur est dictée par Dieu lui-même. Sur ce, Jésus se retire. Quelques minutes après il rebondit dans le plus simple appareil tenant en main les insignes d’honneur que le roi et le Grand-Prêtre lui avaient décernés; il les leur remet en disant : « Reprenez  ces chaînes qui vous appartiennent. Toutes les choses que vous m’avez données, je les laisse derrière moi. Plutôt que de croupir une seconde de plus dans ce palais, je préfère retourner à mon étable! » À ces mots, il prend la clé des champs.

La suite de l’histoire est connue. Jésus s’enfonce dans les souffrances et dans les rêves des derniers de la terre et fait parmi eux des choses étonnantes, et très touchantes. Sa popularité atteint des sommets. Mais les possédants, les bien-pensants, les super-dévots et les dominants se chargent de tout saboter. Incapables de le récupérer pour renforcer leur clique, les fondamentalistes religieux et les radicaux armés se déchaînent contre lui. Tant et si bien qu’au bout  de deux ou trois ans, on retrouve Jésus mort,  pendu à une croix.

 Hérode et Caïphe sont là. Hérode soupire :
 - Quelle peine ! Je l’avais pourtant prévenu que cela finirait mal !  
 Caïphe soupire à son tour :
 - Quel dommage, en effet ! Un jeune homme qui promettait tant !
 - Que j'ai  sorti  du néant…, ajoute Hérode  en écrasant une larme. Hélas, il avait un côté rebelle qui l’a mené à des excès regrettables. Nous l’avons trop gâté.  De nos jours, la jeunesse est ainsi… Comme c’est triste !
 -  Consolez-vous, mon frère, susurre le Souverain pontife en bénissant son roi. Soyons magnanimes. Pardonnons à ce pauvre garçon qui s’est laissé ensorceler et a joué avec le feu. Il a cru bien faire, mais au lieu d'unir le peuple,  il l'a divisé davantage. Seul le temps  pourra effacer les dégâts qu’il a causés. Retenons, cependant, les belles choses que, dans ses moments de lucidité, ce cher Jésus a prêchées  sur l’amour. Ces idées-là, je les partage à 100% avec lui, car c’est bien ce que moi-même je ne cesse de prêcher à temps et à contretemps: l’amour, la réconciliation, la paix…  
Ce jour-là, au pied de la croix, le bon roi Hérode et Caïphe pardonnent à Jésus ses nombreux dérapages, et jurent de s’aimer  plus que jamais comme des frères.
                                                    Fin
                                                                                      
Notre petit conte est terminé.  Les mauvaises langues affirment qu’au moins 95% de notre Église est plus proche de saint Hérode et du bienheureux Caïphe, que de Jésus de Nazareth. ¿Toi, qu’en dis-tu?...

                                                                                               


                                               
                         
                                                                                                     Eloy Roy

Décembre 1990- Septembre 2017